Par Audrey Rizzarello, Psychologue, Directrice du CRESP
Parler de ses problèmes à une intelligence artificielle n’est plus une hypothèse futuriste. Des personnes utilisent déjà ChatGPT ou des chatbots spécialisés pour raconter une difficulté, demander conseil, mettre des mots sur une émotion ou simplement trouver un interlocuteur disponible à deux heures du matin.
Le phénomène est suffisamment important pour commencer à interroger les professionnels de la santé mentale. En France, une enquête publiée en mai 2026 par la CNIL et le Groupe VYV révèle que 48 % des jeunes interrogés utilisent une IA conversationnelle pour parler de sujets personnels ou intimes. Plus frappant encore : 33 % déclarent la considérer comme un « psy » dans certaines situations.
Pour quelqu’un qui envisage aujourd’hui une formation de plusieurs années pour devenir psychopraticien, la question mérite donc d’être posée franchement : l’intelligence artificielle peut-elle finir par remplacer une partie des psychologues et des psychopraticiens ?
La réponse est plus intéressante qu’un simple oui ou non.
L’IA est déjà devenue un interlocuteur psychologique
La première erreur serait de considérer que personne ne voudra jamais raconter ses problèmes à une machine. C’est déjà le cas.
La disponibilité permanente des IA conversationnelles constitue un avantage évident. Il n’y a pas de rendez-vous à prendre, pas de salle d’attente, pas de déplacement et, avec les outils généralistes, pratiquement aucun coût marginal pour multiplier les conversations.
L’absence de regard humain peut également faciliter certaines confidences. Une personne peut avoir moins peur d’être jugée lorsqu’elle s’adresse à une interface plutôt qu’à quelqu’un assis en face d’elle.
Les chiffres publiés par la CNIL montrent que ce comportement est particulièrement présent chez les jeunes. Parmi les jeunes Français interrogés utilisant une IA conversationnelle, près d’un sur deux y aborde des sujets personnels ou intimes. Chez les répondants souffrant d’anxiété, 46 % disent pouvoir considérer l’IA comme un « psy ».
Cela ne signifie évidemment pas que ces utilisateurs suivent une psychothérapie. Mais cela montre que la fonction d’écoute que l’on pensait autrefois exclusivement humaine ne l’est déjà plus totalement.
Une IA peut-elle réellement produire un effet thérapeutique ?
C’est ici que le débat devient beaucoup plus sérieux.
En mars 2025, une équipe de la Geisel School of Medicine de Dartmouth a publié dans NEJM AI le premier essai randomisé d’un chatbot thérapeutique utilisant une IA générative, baptisé Therabot. 210 adultes présentant notamment des symptômes de dépression ou d’anxiété ont participé à l’étude. Après quatre semaines, les utilisateurs de Therabot présentaient une diminution significativement plus importante de certains symptômes que le groupe témoin placé sur liste d’attente.
Plus surprenant : les participants ont évalué l’alliance thérapeutique avec le chatbot à des niveaux comparables à ceux généralement observés avec des thérapeutes humains.
Il faut être très prudent avec cette conclusion. Il s’agit d’une première étude, menée sur un nombre limité de participants, pendant une durée courte, avec une IA spécifiquement développée et encadrée pour cet usage. Les chercheurs eux-mêmes soulignent la nécessité de travaux complémentaires.
Mais elle rend difficile une position consistant à affirmer que « l’IA ne pourra jamais aider psychologiquement quelqu’un parce qu’elle n’est pas humaine ». Dans certains contextes, elle le fait déjà.
Quels aspects du métier sont réellement menacés ?
Toutes les dimensions de l’accompagnement psychologique ne présentent probablement pas la même exposition à l’automatisation.
Une IA conversationnelle est particulièrement performante lorsqu’il s’agit d’expliquer un concept, reformuler une pensée, proposer des questions de réflexion, structurer un journal personnel ou rappeler certains exercices standardisés. Elle peut également poursuivre une conversation aussi longtemps que l’utilisateur le souhaite.
Autrement dit, une partie de l’écoute généraliste et de la psychoéducation devient techniquement accessible sans professionnel. C’est un changement important.
Un praticien dont la proposition de valeur consiste essentiellement à écouter, reformuler et proposer des conseils génériques risque probablement davantage d’être confronté à ces nouveaux outils qu’un professionnel disposant d’une pratique et d’une posture thérapeutique beaucoup plus construites.
L’intelligence artificielle ne menace donc peut-être pas « le métier » en bloc. Elle pourrait surtout modifier ce pour quoi un patient estime nécessaire de payer un professionnel.
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Ce que l’IA ne sait toujours pas faire comme un thérapeute
Une conversation fluide ne suffit pas à constituer une relation thérapeutique. Un praticien travaille avec beaucoup plus que les mots prononcés : les silences, les hésitations, les changements de comportement, la relation qui se construit au fil des séances et tout ce qui apparaît progressivement dans cette relation.
Une étude qualitative publiée en avril 2026 dans le Journal of Medical Internet Research est intéressante à ce sujet. Les psychothérapeutes interrogés se montrent plutôt disposés à faire confiance à l’IA lorsqu’elle reste un outil d’assistance pour des tâches à faible risque. Leur confiance chute en revanche lorsque l’outil intervient dans le jugement clinique ou menace la relation humaine au cœur de la thérapie.
L’American Psychological Association adopte actuellement une position comparable : les chatbots d’IA générative ne doivent pas être considérés comme un remplacement d’un professionnel qualifié.
Il existe également un autre problème considérable : la confidentialité. Parler à une IA de son couple, d’un traumatisme, de son état psychologique ou de ses addictions revient potentiellement à transmettre des informations extrêmement sensibles à un système informatique. La CNIL alerte précisément sur les risques liés aux données personnelles et à la manière dont les utilisateurs peuvent attribuer à ces outils une confidentialité qu’ils n’offrent pas nécessairement.
Les spécialisations thérapeutiques vont-elles devenir plus importantes face à l’IA ?
C’est peut-être l’une des conséquences les plus intéressantes de cette évolution pour les futurs praticiens. Plus une IA devient capable de tenir une conversation convaincante, de reformuler un problème ou de proposer des exercices génériques, plus la différence entre une écoute généraliste et une véritable compétence thérapeutique spécialisée devient importante.
Prenons la thérapie de couple. Le travail ne consiste pas simplement à écouter successivement deux personnes raconter leurs difficultés. Le thérapeute observe également ce qui se passe entre elles : leur manière de communiquer, les réactions de l’un aux paroles de l’autre, les silences, les conflits qui se rejouent parfois pendant la séance. Cette dimension interactionnelle est beaucoup plus difficile à reproduire par une interface conversationnelle. Pour un psychopraticien, acquérir une spécialisation en thérapie de couple peut ainsi apporter une compétence professionnelle beaucoup plus identifiable qu’une simple capacité d’écoute.
L’hypnose constitue un autre exemple. Une séance repose sur la conduite du praticien, son observation des réactions de la personne et son adaptation en temps réel. Une formation en hypnothérapie développe donc un savoir-faire qui ne se résume pas à produire les bonnes phrases dans le bon ordre.
Une évolution paraît plausible : plus l’écoute conversationnelle devient accessible, plus la spécialisation du praticien peut devenir un élément de différenciation. Pour quelqu’un qui construit aujourd’hui son parcours professionnel, la logique pourrait donc progressivement devenir : acquérir d’abord une formation solide de psychopraticien, puis développer une ou plusieurs compétences thérapeutiques clairement identifiables.
Le psychopraticien est-il plus exposé que le psychologue ?
Le titre de psychologue est réglementé en France et suppose un cursus universitaire défini. Le psychopraticien exerce dans un cadre différent : son titre n’est pas réglementé. L’arrivée de l’IA pourrait donc renforcer une évolution déjà en cours : les patients auront davantage besoin de comprendre ce qui distingue réellement un praticien d’un autre.
Dire simplement « je suis psychopraticien » risque de devenir insuffisant. La qualité de la formation, l’expérience, la supervision, les méthodes maîtrisées, la spécialisation et la capacité à expliquer clairement son cadre d’intervention pourraient prendre encore davantage d’importance.
Paradoxalement, plus l’écoute générique devient accessible gratuitement, plus la valeur d’une expertise humaine identifiable peut devenir visible.
L’IA pourrait aussi transformer le travail des praticiens
Imaginer une opposition entre l’IA et les thérapeutes est probablement trop simple. L’IA commence également à entrer dans les cabinets.
Une enquête internationale menée auprès de 766 professionnels de la santé mentale dans 30 pays publiée en 2026 indique que 54,6 % des répondants avaient déjà volontairement utilisé au moins un outil d’IA générative dans leur pratique. Les usages les plus fréquents concernaient notamment l’aide à la préparation des prises en charge, les tâches administratives et la création de supports psychoéducatifs. Plus de huit utilisateurs sur dix estimaient que ces outils réduisaient leur charge de travail.
Le thérapeute de demain pourrait ainsi moins être remplacé par l’IA que travailler avec elle. Cela pose néanmoins de nouvelles questions : quelles informations peut-on transmettre à une IA ? Comment recueillir le consentement du patient ? Où sont stockées les données ? La maîtrise de l’outil ne pourra pas être séparée de ces questions éthiques.
Faut-il encore se former pour devenir psychopraticien ?
Si l’on commence aujourd’hui une formation longue, le métier exercé dans quelques années ne sera probablement pas exactement celui d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle.
L’IA rend progressivement moins rares certaines choses : l’information, les explications générales, les exercices standardisés et même une forme de conversation disponible en permanence. Elle ne rend pas pour autant banales la présence humaine, la responsabilité professionnelle, l’expérience d’une relation thérapeutique dans la durée ou la capacité à adapter une pratique à une personne singulière.
Le risque serait plutôt de se former en pensant qu’il suffira demain d’ouvrir un cabinet et de proposer une « écoute bienveillante ». Plus les outils numériques deviennent performants, plus un psychopraticien devra être capable d’expliquer ce qu’il apporte qu’un chatbot ne peut pas apporter.
Pour quelqu’un qui envisage aujourd’hui cette reconversion, la question n’est donc probablement plus seulement : « L’IA va-t-elle remplacer les psychopraticiens ? »
Elle devient : « Quel psychopraticien faudra-t-il être pour exercer à l’ère de l’intelligence artificielle ? »
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FAQ — Intelligence artificielle, psychologues et psychopraticiens
ChatGPT peut-il remplacer un psychologue ?
Non, ChatGPT n’est pas un psychologue et ne remplace pas un professionnel qualifié. Une IA conversationnelle peut écouter, reformuler, fournir des informations ou proposer certains exercices. Des recherches récentes montrent même que des chatbots spécifiquement conçus et encadrés pour la santé mentale peuvent produire des effets mesurables dans certains contextes. Cela ne leur donne cependant ni les qualifications, ni la responsabilité, ni les capacités d’évaluation d’un professionnel.
L’intelligence artificielle peut-elle remplacer un psychopraticien ?
Certaines tâches réalisées aujourd’hui dans l’accompagnement psychologique sont particulièrement accessibles à l’IA : écoute conversationnelle, reformulation, psychoéducation, questions de réflexion ou exercices standardisés. En revanche, une pratique thérapeutique repose également sur la relation, l’observation, l’expérience du praticien, son cadre éthique et sa capacité à adapter son accompagnement. À court terme, l’IA semble donc davantage susceptible de transformer le métier de psychopraticien que de le faire disparaître.
Est-il encore pertinent de devenir psychopraticien avec le développement de l’IA ?
Oui, mais le métier pourrait évoluer. Une simple proposition d’« écoute bienveillante » risque d’être moins différenciante lorsque chacun dispose gratuitement d’un interlocuteur conversationnel disponible en permanence. Une formation solide, la supervision, l’expérience et le développement de compétences thérapeutiques spécialisées devraient donc prendre davantage d’importance.
Quelles pratiques thérapeutiques sont les moins faciles à remplacer par une IA ?
Il n’existe aujourd’hui aucune étude permettant d’établir un classement fiable des pratiques « résistantes à l’IA ». Les approches faisant fortement intervenir la relation humaine, l’observation des interactions ou l’adaptation en temps réel présentent néanmoins des caractéristiques difficiles à reproduire par un simple chatbot. C’est notamment le cas de certaines dimensions de la thérapie de couple, de l’approche systémique ou de l’hypnose.
Peut-on utiliser une IA pendant une thérapie ?
Une IA peut être utilisée comme outil complémentaire, mais cela soulève des questions importantes de confidentialité, de protection des données et de fiabilité. Un patient ne devrait notamment pas supposer qu’une conversation avec une IA bénéficie automatiquement du même niveau de confidentialité qu’un échange avec un professionnel soumis à un cadre déontologique.
Les psychopraticiens utiliseront-ils eux-mêmes l’intelligence artificielle ?
C’est déjà le cas pour certains professionnels de la santé mentale. Les usages étudiés concernent notamment la préparation de supports, certaines tâches administratives, la psychoéducation ou l’aide à la structuration du travail. L’enjeu pour les praticiens sera de distinguer les tâches pouvant être assistées par l’IA de celles qui nécessitent leur jugement et leur responsabilité professionnelle.
L’IA risque-t-elle de faire baisser les tarifs des psychopraticiens ?
Nous ne disposons pas aujourd’hui de données permettant de l’affirmer. En revanche, si l’IA banalise certaines formes d’écoute et d’accompagnement généraliste, elle pourrait modifier la perception de leur valeur. Les praticiens disposant d’une expertise identifiable, d’une spécialisation et d’une pratique difficilement réductible à une conversation standardisée pourraient davantage se différencier.
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